FOLIE DOUCE

 

Terrassé par les cris de guerre enfantés

par la chair de la chair, je vais parler

aux tournesols du jardin clos, compter

le nombre de fois où ils s’orientent

vers la lumière pour la préserver

dans la graine supplémentaire d’un noir léger

et former un visage de raison

que Fibonacci aurait décelé.


VALISE

 

Dans la boîte des pensées, la valise

porte les syllabes, deux phrases, mille dialectes et récits,

des enfants constellés un à un.

L’univers tout entier tient dans la poche intérieure,

la chemise achetée dépasse un peu du cuir cousu,

elle sera passée dès lors que seront reconnus

la rue, la maison, l’arbre du patio.



AU SOIR


 

Pourquoi viens-tu me surprendre en plein jour ?

La lumière sursaute, dans le coin d’une pensée

je te suis, les yeux retournés. Sans un mot,

je te donne des nouvelles, tu réponds dans la langue

d’un temps. J’articule quelques syllabes

du dedans, de celles qui s’amarrent et permettent

d’entrer dehors, à nouveau. Je te poursuis,

leurré, le soleil te happe, mais c’est

l’éclairage d’une lampe haute. Je lis donc à la nuit

tombée. Passent ton visage, le vent dans tes cheveux ;

l’image rassemble ses reliefs.


RECONCILIATION


Le fuseau de ta main tresse l'air, revient accidentellement

au bord de la tasse. L'après-midi fleurit sur la porcelaine,

l'été est généreusement anglais, deux ou trois doigts courent

sur ton menton, se rassemblent pour allumer une cigarette.

Je te vois en détails devant la flamme, tu t'éloignes derrière

le nuage. Ta mimique conclut le dilemme du plaisir et de son

contraire. Une mèche se noue autour de ton doigt dressé vers

le haut. Il n'y a de hauteur que l'impatiente réconciliation.



Saint-Sauveur

 

Les nuages se séparent des toits

mais ne rejoignent pas les hauteurs.

Le paradis singe la terre d'ici.

Les habitants rentrent en allumant

un petit carré d'âme ouvert dans la pierre,

sans volets. Les pluies ont usé la route, emporté 

les chevaux qui regardaient les hommes.

Le seul âne qui s'incurve

sous le poids emporte

les pauvres dieux.


Extrait de SAUF, éditions du Cygne, 2021



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