VOUS REVENEZ...

 

Vous revenez sans cesse pour nous reconnaître,

invisibles à nos yeux mais présents lorsque

sans le savoir, nous traversons l’espace où vous vivez.

Parfois, nos gestes sont les vôtres et bien plus quand

notre voix ne nous appartient plus. Ici et demain,

à perpétuité au sein de la nuit étoilée, nous en sommes

à notre début et à notre fin, probablement animés

par une raison qui nous échappe. L’oubli nous ensevelit

et nous révèle au moment où lui-même émerge accidentellement

au sommet de la montagne d’un jour particulier.



SOIR BLEU

 

Plus seul qu’un brin au milieu

d’une campagne urbaine, le vent

est la voix et la voix le bruit

de l’eau entourée de maisons bâties à la hâte.

Le soir bleu découpe la silhouette d’Eddy que lui-même

peine à reconnaître. Fardée, la nuit accolée

se saisit de lui ou d’un autre. Elle se souvient,

pourtant, touche et caresse la moindre part,

éternellement reconnaissante.


MIGRER

 

Au départ des car rouges, on accourt sur la place

pour faire signe aux visages, derrière les vitres :

nombreux sont ceux qui sont montés à bord

pour ne descendre qu’une fois arrivés à bon port.

 

Sur la mer de goudron surnage un ciel tyrannique

où désertent des flèches vivantes, résolues à franchir

les frontières. Les trissements rappellent des êtres

plus réels ; le dépit de l’autre côté arrive ici

sous forme d’hirondelle, fixant le point d’arrivée.


L'HERBE COURT TOUJOURS...


 L’herbe court toujours sous mes yeux, elle brûle

même, avant que je puisse à nouveau entrer en moi.

Le talus s’incline, je crois apercevoir mes lunettes

de soleil : deux ronds d’ombre dans le jaune intense.

 

Le blanc, pendu aux fils, respire. Il fait le dos rond quand

elle passe en agent démasqué ; ici elle grandit, là elle tend

les mains et ne prie qu’en privé, silencieuse. À travers

l’image ternie, le bleu n’est bleu qu’à ce moment-là.

 

Je passe par la route que je connais par le cœur,

je disparais dans l’aire sauvage où crie impatient

l’orphelin, jurant sans trembler de la retrouver,

jurant de la revoir une autre fois qui ne suffit pas.


MENAGER

 

Ta main furète dans ta poche, rencontre la couture que je sens à mon 

tour. Elle nous lie sans un mot. L’odeur de lessive de ton tablier a toute

l’ardeur de marquer le jour ouvrier. Je me hisse aux rayures du tissu,

jusqu’à ton visage ; je respire à ta place, tu retiens la joie du jour miraculé

que quelques boutons modestes pressent contre ta poitrine.


In Osiris n°90, 2020


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