LE CHEVAL DE MONTALE

 

Je retrouve le cheval terrassé de Montale, l'enjoins à se relever

et, moins animal, je reprends la verticale.


Je portai, un temps, sa tête monstrueuse, mesurai au bord

de la défaite, le poids de l'existence. Le souffle

restituait le mouvement à cette chevelure qui nous retenait.

L'eau fit le bruit d'un collier de perles, la feuille sèche

reprit sa course, la statue m'interrogea en levant la main

et je rendis le cri au faucon de l'après-midi ;

passagers nous l'étions, cheval et moi, ainsi que le prédit

le nuage au désert du ciel.

Harnachés tous deux, nous prenions congé de la terre renversée,

sous le signe de la pierre animée,

après un clignement de paupières.


In Carte de séjour, Encres Vives, printemps 25


CABARET

 

À l’heure où la musique s’accordait

au beau milieu de la foule béate,

elle relevait un peu sa robe avec une pudeur

maternelle, libérant des nuées d’enfants

nées d’une chanson aigre-douce, aussi

nombreuses que le sont les taches de rousseur

sur le masque rieur de la baladine.



PETIT JOUR

 

Chez moi, la lumière touchant la barrière se brise

sur le plancher rajeuni. Il y a autant de glyphes

que d’incompréhensions. Et pourquoi cette question d’hier

a-t-elle été posée tout à coup, alors que le silence prenait place 

et qu’il ne s’agissait de mur que pour l’intimité ?

Sans m’attarder, j’ai vu les mines surprises de chacun 

portées par des corps filiformes et le drame seul privé d'avenir.

À cette heure, la ferraille entre chez moi par la fenêtre.

Je compte les secondes, veillant au feu de la forge

qui atteint l’intérieur, malgré mon tablier en cuir.


Compte

La lampe s’éteint, le soir entre en crue
passe et disperse les objets qui tenaient
dans la raison. Il n’y a donc plus aucune
ligne de survie. On cherche à la hâte un appui
qui ait la forme capable de restituer
nos biens parmi lesquels nous comptons.


Revue Conférence, n° 40 - Printemps 2015.

APPARITION



Secrète en son jardin
les rosiers la mesurent
entre les haies et les feuilles rondes.
L'étourneau perce le vert
à trois heures, comme nous sommes
du même nombre, de l'identité
remarquable du passage.


Photo : Marianne FD

Chair

 

La chair noire éclaire la lanterne

les murmures s'apparentent au latin

les heures attirées manquent leur cible

le grave danse annonçant le matin

et toutes ces heures indescriptibles

Demain voudrait tant être moderne


Extrait du recueil IMPLORE, Bruno Guattari Editeur, 2020.




FOLIE DOUCE

 

Terrassé par les cris de guerre enfantés

par la chair de la chair, je vais parler

aux tournesols du jardin clos, compter

le nombre de fois où ils s’orientent

vers la lumière pour la préserver

dans la graine supplémentaire d’un noir léger

et former un visage de raison

que Fibonacci aurait décelé.


VALISE

 

Dans la boîte des pensées, la valise

porte les syllabes, deux phrases, mille dialectes et récits,

des enfants constellés un à un.

L’univers tout entier tient dans la poche intérieure,

la chemise achetée dépasse un peu du cuir cousu,

elle sera passée dès lors que seront reconnus

la rue, la maison, l’arbre du patio.



AU SOIR


 

Pourquoi viens-tu me surprendre en plein jour ?

La lumière sursaute, dans le coin d’une pensée

je te suis, les yeux retournés. Sans un mot,

je te donne des nouvelles, tu réponds dans la langue

d’un temps. J’articule quelques syllabes

du dedans, de celles qui s’amarrent et permettent

d’entrer dehors, à nouveau. Je te poursuis,

leurré, le soleil te happe, mais c’est

l’éclairage d’une lampe haute. Je lis donc à la nuit

tombée. Passent ton visage, le vent dans tes cheveux ;

l’image rassemble ses reliefs.


RECONCILIATION


Le fuseau de ta main tresse l'air, revient accidentellement

au bord de la tasse. L'après-midi fleurit sur la porcelaine,

l'été est généreusement anglais, deux ou trois doigts courent

sur ton menton, se rassemblent pour allumer une cigarette.

Je te vois en détails devant la flamme, tu t'éloignes derrière

le nuage. Ta mimique conclut le dilemme du plaisir et de son

contraire. Une mèche se noue autour de ton doigt dressé vers

le haut. Il n'y a de hauteur que l'impatiente réconciliation.



Saint-Sauveur

 

Les nuages se séparent des toits

mais ne rejoignent pas les hauteurs.

Le paradis singe la terre d'ici.

Les habitants rentrent en allumant

un petit carré d'âme ouvert dans la pierre,

sans volets. Les pluies ont usé la route, emporté 

les chevaux qui regardaient les hommes.

Le seul âne qui s'incurve

sous le poids emporte

les pauvres dieux.


Extrait de SAUF, éditions du Cygne, 2021



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